La lettre de
Camp-Perrin N°1
Chers amis, voici enfin des nouvelles de mon engagement en Haïti.
J’éspère qu’à l’avenir j’aurai le loisir
d’être plus prolifique dans l’édition des prochaines
lettres…
Dans quelques temps suivra un double interview, en préparation
actuellement.
Voici donc déjà plus d’une année que j’ai atterri
ici, ce qui devrait me donner assez de matière à raconter.
Déjà les souvenirs de mon arrivée commencent
à s’estomper, car ici les temps passés, présents
ou futurs ont tendance à se mélanger et se confondre. Ou
plutôt c’est l’éternel présent. Le seul
repère, c’est peut-être le carnaval. Ca tombe bien, car
j’ai justement débarqué un jour
de carnaval…
Le débarquement.
C’était donc un vendredi de carnaval que je
quitte le pays, pour un bon bout de temps cette fois. A travers la
vitre du train CFF, je m’imprègne une dernière fois du
paysage suisse, la nuit
est déjà tombée et c’est donc un tapis de
lumières électriques qui restera ma dernière
vision du pays. Je passe la nuit dans l’aéroport « Unique
», puis c’est le vol qui
me mène sans transition l’autre côté de
l’atlantique, vers les îles Caraïbes.
Aéroport Toussaint Louverture,
Port-au-Prince, Haïti. La porte de l’appareil s’ouvre, et c’est
immédiatement la touffeur tropicale qui envahit l’avion.
Impression que tous les voyageurs connaissent bien.
Haïti chérie…
Je passe une semaine d’acclimatation dans la
capitale. En plein carnaval. Sans doute la plus importante fête
du pays. Tous les Haïtiens sont dans la rue, on danse, on chante,
on boit le « tafia » et le « bois-cochon
» alcools locaux distillés à partir de la
canne à sucre, et pour les plus riches, le fameux rhum
Barbancourt. Il y a aussi le défilé, avec les chars
immenses représentant des scènes de
l’héroïque histoire de
l’indépendance du pays, la fin de l’esclavage, la
première République
Noire qui fêtera ses deux cent ans en 2004. D’autres chars
embarquent
les groupes les plus en vogues et qui espèrent tous remporter le
premier
prix du concours musical, que l’on entendra partout jusqu'à
l’année
prochaine.
Après la transe et la folie de la fête
finie, je peux commencer de retrouver ce pays que je connais
déjà un
peu, puisque j’y suis déjà passé en touriste deux
fois.
La réalité qui s’offre à moi est bien
différente de la joie du carnaval…Port-au-Prince a
continué sa descente vers le
chaos.
Le réseau de distribution d’eau, datant de la dictature
Duvalièriste, continue lentement de mourir. Conçu pour
les deux ou trois cent milles habitants de l’époque il ne suffit
plus à distribuer le précieux liquide aux presque trois
millions d’habitants d’aujourd’hui. Ce sont donc les enfants, les
employés de maison, et parfois les enfants-esclaves qui font la
queue des heures près des camions citernes pour remplir un ou
deux bidons d’eau, avant de le porter sur la tête sur de longues
distances. Le réseau électrique est dans le même
état. De nombreux quartiers n’ont plus
l’électricité, d’autres seulement quelques heures par
jour. Il n’y a bien que la zone entourant le Palais National et le
Champ de Mars (grande place publique ombragées où les
Port-au-Princiens viennent flâner ou étudier )qui sont
fournis 24h sur 24. Les égouts sont quasiment inexistants. Des
tas de fatras (déchets en créole), s’accumulent un peu
partout. Avec les odeurs
qui les accompagnent. Les rues sont défoncées, tout comme
les
voitures qui les empruntent. Les taxis collectifs surchargés,
bariolés
de couleurs vives ( les Tap-taps ), les camions, les rares
voitures
privées, les 4x4 forment de gigantesques embouteillages dans une
étonnante
symphonie de klaxons presque toute la journée. Ils
déversent
dans l’atmosphère de la capitale des tonnes de fumées
(inutile
de dire que le contrôle technique et les catalyseurs sont
inconnus
ici) qui se mélangent avec la poussière. La pollution de
l’air
est vraiment très forte, et beaucoup de citadins se
plaignent
de maux de gorges ou de tête. Je remarque beaucoup de malheureux
qui
dorment à même le trottoir, en famille entière. Je
ne
comprends pas de quoi ils survivent. Certains pratiquent la
mendicité, mais en général il n’y en a pas
beaucoup qui arrivent à cette extrémité. La
fierté du peuple Haïtien est très forte, et je crois
que c’est la solidarité familiale qui permet la survie.
Au-delà de cette vision apocalyptique, le
charme et la force des habitants restent envoûtante. Les enfants
sont une multitude,
presque toujours souriants, joyeux et intéressé par le
blanc.
« Blan » en créole n’a pas de signification raciste,
car
il signifie étranger. On peut être de la République
Dominicaine
voisine,Sénégalais ou Taiwanais à la peau pas
vraiment
claire et se faire interpeller blan. Les marchandes des petits
commerces
crient leurs publicités. Les bandes d’écoliers en
uniforme
forment de petits cortèges bruyants et joyeux. Sans se
connaître,
on s’interpelle et l’on s’embarque pour de longues discussions, on
s’enquiert
de la santé, du moral de l’autre, on commente les
événements politiques ou les résultats de
l’équipe de la « Fédération
Brésilienne de Football » (terme
préféré des commentateurs sportifs locaux), qui
doit être ici, plus importante qu’au Brésil même.
La musique haïtienne est partout.
Diffusée par de terribles sound-systems d’occasion
poussés jusqu’à la saturation, elle est au marché,
dans les tap-taps, les échoppes, dans la rue, sur
l’épaule, dans les casques de walkman. Lorsqu’on ne
parle pas on chante. Partout, sans complexes. La musique haïtienne
est
multiple. Racine (folklorique), de carnaval, vaudoue, compa pour la
danse dans les bals, d’influence reggae, etc.
En écrivant le mot vaudou, cela me fait
penser que je dois parler de la religion, qui est presque aussi
omniprésente que la musique.
Haïtiennes et Haïtiens semblent y attacher
une très grande importance. Dans sa presque totalité
d’origine africaine, les esclaves qui travaillaient dans les
plantations des colons de l’époque, devaient renier leurs
religions et adopter celle du colon. En cas de refus, c’était la
mort. Les Haïtiens ont donc essayé de garder leurs
croyances dans la clandestinité. Les saints catholiques se sont
ainsi vus attribuer des vertus africaines, et chaque fois que
c’était possible, on se réunissait dans le secret pour
célébrer les cultes africains qui ont pris le nom de
vaudou. Aujourd’hui, officiellement, la religion majoritaire est
chrétienne catholique. Depuis quelques années, les sectes
protestantes d’origine états-uniennes, extrêmement
prosélytes, ont un succès remarqué. Dans tous les
lieux de l’île, des campagnes de « croisades » sont
organisées et attirent les foules.
Les églises sont partout, à chaque coin de rue, dans
chaque hameau. Catholiques, Presbytériennes, Témoin de
Jéhovah, Mormons, du Christ Roi, et j’en oublie, tant il y en a.
Il faut dire que se
sont les seules organisations, avec quelques ONG, qui soutiennent
à bout de bras, l’économie et l’éducation du pays.
Mais il me semble que dans chaque Haïtiens, au fond de l’âme
c’est le vaudou qui règne. Que ce soit pour l’élite du
pays ou chez les pauvres paysans analphabètes, en Haïti, se
sont les Loas (esprits), les Ougans (sorciers de magie blanche) et les
Bocors (de magie noire) qui possèdent le pays, dans les deux
sens du terme.
Le charme de cette culture est certain, mais avec ma mentalité
d’occidental cartésien, j’ai l’impression que la pensée
induite par le vaudou (à prendre avec des pincettes, car je suis
très loin d’être un spécialiste du vaudou et
d’Haïti), c'est-à-dire un fatalisme
total face aux difficultés de la vie, a une grande part de
responsabilité
dans la situation matérielle catastrophique dans laquelle se
trouve
le pays aujourd’hui. Je ne crois pas non plus que se soit en attendant
la
manne versée (au compte goutte) par les églises et autres
sectes
ou ONG qui arrangera de beaucoup cette situation.
Haïti a besoin de reprendre confiance en
lui-même. C’est cela qui me semble le plus urgent.
J’en étais donc à mon arrivée
à Port-au-Prince…
Après cette semaine passée à la ville, est venu le
moment de joindre Camp-Perrin, mon nouveau domicile pour trois ans. Sur
la
route,je découvre avec enchantement la magnifique nature du
pays.
C’est plus tard que je décèlerai tous ces signes
d’essoufflement
écologique qui ronge inexorablement cette terre. Qui
était,
il n’y a pas si longtemps la plus riche des colonies françaises…
Lors de mes précédents voyages, je
n’avais vu que Port-au-Prince, et un peu la petite ville de Jaqmel, sur
la côte sud à quelques kilomètres de la capitale.
Le long de la côte nord du bras sud du pays, la route traverse,
après les chaos et les blocus (embouteillages) des faubourgs, de
grandes plantations de maïs et de canne à sucre. Entre les
collines et la mer, les couleurs vertes que l’on ne voit pas beaucoup
à la ville sont presque éblouissantes. Les bananiers,
cocotiers, mangiers, citroniers et autres arbres fruitiers tropicaux
bordent la route dans toutes les petites propriétés.
Ici, la route est bonne et la voiture « glisse » sur
l’asphalte.
Sur les bas-côtés, les paysans à pied, le
coupe-coupe à la ceinture ou sur l’épaule, des chars
à bœufs, d’autres paysans à mulet, assis sur
d’énorme sac de denrées diverses, des femmes, de lourdes
charges sur la tête ondulent avec la même grâce que
l’on trouve en Afrique. Il y a aussi des chèvres,
attachées
ou évadées, des porcs, des meutes de chiens
faméliques
écrasés par la chaleur. Toujours beaucoup d’enfants. Qui
appellent
fort dès qu’ils ont reconnus des étrangers.
A mi-chemin, la route quitte la côte et traverse ce bras de
l’île, escaladant les collines. Et apparaissent tous ces petits
carreaux de terre, cultivés sur les pentes encore recouvertes
d’un peu d’humus. Les autres terrains sont désertiques,
ravinés par l’érosion après déforestation.
L’autre versant de la chaîne de collines, la lumière
change, et la terre semble plus grasse, plus fertile. De magnifiques
plages s’offrent à mon regard. Sans les séries
d’hôtels qui habituellement, dans beaucoup de belles
régions du monde déçoivent et irritent le regard.
C’est qu’en Haïti, il y a longtemps que les touristes ne
s’aventurent plus, par peur de l’insécurité ( qui est
d’ailleurs largement surestimée ) et de l’absence totale
d’infrastructures et de politique touristique. Pourtant, avec la
beauté de ce pays, d’importantes rentrées en devises
pourraient soulager le maigre budget de l’état. En guise de
consolation, le paysage campagnard est ainsi totalement
préservé. Je ne suis pas sûr que ce soit la
principale préoccupation de ses habitants, car ils verraient
volontiers leur très maigre revenu augmenter.
Après la traversée de quelques bourgades comme Aquin,
Cavaillon, nous arrivons à la capitale du département du
Sud : Les Cayes.
La ville, plus petite que Port-au-Prince, est dans le même
état que sa grande sœur. Tout semble tomber en ruine, comme
après une guerre.
Dernier kilomètre de route asphaltée.
Depuis la ville, une heure de piste défoncée en direction
du centre de la plaine fertile des Cayes est encore nécessaire
pour
atteindre Camp-Perrin.
Camp-Perrin
En fait, ce n’est pas un village, mais une vaste
zone qui en regroupe plusieurs. Celui ou je m’installe pour ces trois
années s’appelle Lévy. Camp-Perrin regroupe environ 60000
habitants et s’étale sur une surface d’une vingtaine de
kilomètres carré. Il est difficile de voir la
différence entre les villages et les zones de cultures : En
Haïti, les maisons sont généralement
dispersées un peu partout, une surface cultivable avec la maison
de son propriétaire. Ou alors, on construit sur les
côtés des routes importantes. De Port-au-Prince à
Camp-Perrin, la route est bordée sans interruptions de
maisonnettes. Parfois quand même, la densité de
construction augmente et l’on peut presque parler
d’agglomération. Tous les terrains plats sont utilisés
pour l’agriculture ou l’habitat. La plaine est bordée de petites
collines dénudées de leur forêt tropicale, dont la
hauteur va en augmentant en direction du Nord, pour culminer à
plus 2400 mètres pour le Pic Macaya. La région n’est pas
riche. La seule activité ici c’est l’agriculture et un peu
l’élevage à l’unité de chèvres, de mouton
et de bœuf. La productivité est si faible, les prix de
ventes très bas, que pour la grande majorité de la
population, on peut parler d’économie de survie. Notons que la
situation est souvent pire dans le reste du pays, car ici il y a de
l’eau en suffisance, et le système d’irrigation atteint
pratiquement toute la plaine des Cayes. C’est d’ailleurs une
tâche importante
et vitale qu’effectue les ateliers-écoles, de dégager des
alluvions
la prise du canal principal qui après chaque pluie est
totalement
obstruée.
Peut-être que la deuxième activité
économique ici, c’est la fabrication d’essence de
vétiver. Le vétiver est
une herbe d’apparence anodine, qui pousse en touffe sur a peu
près tous les sols de la région. On utilise ses racines
pour en extraire l’essence qui est très recherchée par
les grands parfumeurs du monde entier. C’est une des rares industries
d’exportation du pays. Souvent en soirée, son odeur caresse mon
odorat.
Une autre source de revenu importante, peut-être la plus
importante, c’est l’envois de $US par l’importante diaspora des USA, du
Canada et d’Europe. Quasiment chaque famille compte un frère,
une sœur, un(e) cousin(e), un oncle expatrié. Chaque
année, pendant juillet et août, ils reviennent souvent au
pays pour les vacances. Fiers de leur réussite à
l’étranger, ils paradent en 4x4 de location, bijoux bien
exposés,
arborant vêtements de marques, Nike & Co, parlent
l’américain
ou le français bien fort.
Sans eux la vie ne serait certainement plus possible ici.
Accueil.
Dès mon arrivée, j’ai
été très
bien accueilli, j’ai senti que mes collègues haïtiens
avaient envie de me connaître, avaient la soif d’apprendre. Le
contact fut et est resté jusqu'à présent excellent
avec tous les membres de l’atelier. Nous collaborons bien. C’est aussi
ma première expérience d’enseignement, et ce fut une joie
réelle de découvrir que j’aime beaucoup cela. C’est une
expérience très enrichissante qui j’éspère
est tout aussi enrichissante pour mes élèves.
D’un point de vue plus général, le contact avec la
culture et la mentalité haïtienne se passe très
bien. J’aime la musique d’ici, la cuisine, la manière
très directe et facile d’aborder n’importe qui dans la rue ou
dans les bus. On rie très facilement et il n’est pas besoin
d’être un grand humoriste pour déclencher de franches
rigolades collectives. La joie et l’omniprésence des enfants
sont très bonne pour le moral, et c’est certainement une des
facettes du pays qui me manquera le plus lors du retour en Suisse. Le
créole haïtien est une langue très attachante. Et
j’oublie ici nombre d’autres petits détails de la vie de tous
les jours qui sont très sympathiques. Je sers ici quand
même le cliché des Caraïbes : le climat est vraiment
fort agréable.
A bientôt…
Voici donc, chers amis, mes premières réflexions et
observations sur ce beau pays d’Haïti. Il me reste encore beaucoup
de chose a découvrir, et je vous en ferai part au fur et
à mesure.
D’ici là, je salue tous le monde !
Camp-Perrin le 1er août 2003